« J’me sens gêné, demain j‘prends l’biff d’un braco en moins d’une heure » – Cœurs

Avec « Dans La Légende » (leur album précédent), PNL atteint une popularité qui change radicalement la vie du groupe. Alors qu’une grande partie des artistes de cette génération vante ses chiffres de ventes et se retrouve dans une course effrénée au succès, les deux rappeurs vivent plutôt mal le leur.

C’est indéniablement l’un des thèmes principaux de l’album : les deux frères sont au sommet mais ne se sentent pas du tout à leur place, comme peut en témoigner la toute première ligne de leur projet « Bats les couilles j’vise plus l’sommet » (AU DD). Mal à l’aise dans un costume qu’ils se sont eux-mêmes confectionnés (Celui de deux frères qui veulent conquérir le monde comme Tony) Ademo et N.O.S se rendent à présent compte que la vision qu’ils s’étaient fait du bonheur était erronée. Tellement erronée qu’ils en viennent à sous entendre qu’ils préfèrent redescendre en bas braquer que de rester au sommet prendre de l’argent de la part de personnes qui les aiment.

Toujours pas convaincus que ce bonheur existe : « J’recherche du bonheur, j’m’enfonce dans le vide » (Blanka) il savent néanmoins qu’ils en étaient plus proche avant « Et dans l’œilleton d’la porte j’aimerais passer, pour une fois ressentir le passé, revenir là où tout a commencé car on était aussi heureux, je le sais » (Chang)

L’album sera parsemé d’anecdotes sur leur vie de rockstar qui les dégoûte et ne les intéresse aucunement. C’est le cas par exemple du couplet de N.O.S dans « Kuta Ubud » qui décrit de manière aussi mélancolique que détachée sa nuit avec une groupie.

On aimerait toujours avoir ce que l’on ne peut avoir… Eux ont eu le monde et aujourd’hui ils veulent l’oublier : « J’me déconnecte de ce monde, j’revis, sourire des miens me suffit » (Déconnecté)

« Face à ma solitude, je tourne le dos à l’univers » – Celsius

Si l’album pouvait se résumer à une oxymore, il se pourrait qu’elle tienne à peu près en ces mots : Rien n’y est plus présent que le vide. Hantés par celui-ci, les deux frères se retrouvent très souvent seuls. Le cœur vide comme à l’époque du Monde Chico, ces derniers n’ont toujours pas trouvé les réponses à leurs questions.

Ainsi, ils se confient à plusieurs reprises sur leurs insomnies, les démons qui les habitent. Ces réalités sont tellement quotidiennes qu’elles revêtent tout au long de l’album un aspect presque banal. Cette incapacité à trouver un sens au monde dans lequel ils vivent les rendent incapable de s’y ouvrir. Pour Ademo comme pour N.O.S, « Chelou comme ça fait peur » d’ouvrir son cœur : « J’peux te dire qu’on a peur d’aimer, Tarik Clark, AD Superman » (Autre monde)

L’un comme l’autre n’ont de cesse de rappeler qu’ils n’ont rien d’extraordinaire. Leurs solutions aux problèmes que l’on connaît tous n’ont rien de révolutionnaire ; beaucoup de solitude et une remise en question perpétuelle : « Je sais qui je suis quand je suis seul » (Frontière)

« J’attends rien des hommes à part Shenmue » – Shenmue

Shenmue est l’une des sagas de jeux vidéo les plus coûteuse de l’histoire (Wikipedia) et reste à ce jour inachevée.

On tient peut-être ici l’une des rares distractions qui amuse le duo : les jeux videos et les mangas. Impossible d’éprouver des sentiments, les femmes ne les intéressent pas. L’argent n’est quand à lui qu’un moyen de sortir de leur condition mais pas une fin en soi. C’est donc visiblement vers ce domaine que se tournent les deux auteurs lorsqu’ils veulent s’échapper de leur ennui perpétuel.

C’est peut-être l’album le plus marqué par ces références japonaises : 2 titres directement liés à ces thèmes : Blanka (Piste 4) qui est le nom d’un personnage de « Street Fighter » et Shenmue ( piste 11).
La suite de l’album n’est pas en reste avec des couplets remplis de gimmicks et de clins d’œil à Dragon Ball, Naruto, GTO et d’autres. Une présence qui n’empêche pas ceux qui n’y connaissent rien d’écouter toutes ces tracks.

Ce coté « geek », les deux rappeurs l’assument complètement : « Même enfant sans les rêves, sans les pleurs » (Autre monde). Bien que la réalité à laquelle ils ont été confronté les a forcés à réagir en se coupant du monde et de leurs sentiments, les deux hommes que sont devenus Tarik et Nabil ont gardé leurs âmes d’enfants quelque part… et c’est certainement l’une des rares manières dont celles-ci sont présentes sur « Deux Frères ».

« Papa nous a cogné tête contre tête, nous a dit « J’veux un amour en fer, j’veux personne entre vous, même pas moi, même pas les anges de l’enfer » » – Deux Frères

Une certitude, une constante dans cet univers compliqué : PNL est QLF (Que la famille). Ce que l’on apprend ici, c’est que c’est leur père qui leur a inculqué cette valeur primordiale à leurs yeux. Un père omniprésent dans l’album. En effet, Ademo et N.O.S multiplient les déclarations d’amour plus profondes les unes que les autres à son égard : « J’refuse le paradis si t’y es pas », « Pour sauver le monde entier, j’donnerais pas un gramme d’ta vie » ( Zoulou tchaing)

Bien qu’il ait lui-même été un bandit et que le duo ait vécu une enfance difficile, il semblerait que leur père ait réussi à leur transmettre leur bien le plus inestimable : L’amour qui les lie tous les deux.
Au travers de cette punchline lourde de sens, on comprend rapidement l’importance de la relation fraternelle qui lie les deux artistes. Une relation qui sera sera sublimée au travers de ce projet qui porte dès lors bien son nom.

« Plus Tarik que Nabil » (Cœur) nous dit N.O.S qui voit en son frère un reflet tellement parfait de qui il est, qu’il s’y confond au-delà de la réalité avec lui-même.

« Si tout ça se résume à raconter ma haine, priez pour qu’un jour j’change de thème » – Zoulou tchaing

« Tout ça » c’est bien évidemment la carrière de PNL. Double platine avec « Le Monde Chico », disque de diamant avec « Dans La Légende », ces deux albums ont touché un public immense avec, comme principal moteur d’inspiration, la haine des deux rappeurs.

Haine envers les autres, haine envers le monde, celle-ci est tellement présente qu’elle a pris le pas sur leur foi. Bons qu’a nourrir leurs démons et alimenter le compteur de leurs ange de gauche (ange sensé noter les mauvaises actions d’un homme en Islam) Tarik et Nabil nous parlent autant de leurs haine que de leur foi ébranlée en Dieu. Si le paradis existe, ils ne voient pas comment y accéder.

Et pourtant, c’est cette authenticité dans ces sentiments brutes et brutaux qui est sans doutes l’une des clés principales de leur succès : « Parce que la peine et la haine nous rassemblent » (La Misère est Si Belle) .

On est ici en plein cœur du plus grand paradoxe de cet album qui s’annonce (peut-être) comme l’un des derniers du groupe. A force de se confier sur leurs sentiments et de s’éloigner (malgré eux) du monde de la rue, les deux auteurs retrouvent peu à peu une âme : « J’ai envie d’être vide, ne plus avoir d’âme, redevenir la bête » (Autre Monde). S’ils pouvaient revenir quelques instants dans le passé, il semblerait qu’aucun des deux n’hésiterait. Mais les deux frères sont dorénavant liés au succès et n’ont pas perdu leur envie de cash et leur phobie de la pauvreté.

Néanmoins, il semblerait que la haine qui nourrit les deux frères ne soit pas inépuisable : « L’inspi s’en va comme toi bientôt » / « Quand j’aurai plus de haine, j’m’en irai » (Zoulou tchaing).

C’est donc sur une ôde à la misère, qui leur a tout pris et tout donné en même temps que l’album se termine. Un album où les deux frères ont, d’une certaine manière, pris du recul sur eux même en se demandant finalement : « La roue a tourné, ou peut-être pas, au fond, tout ça c’est toi qui décide ». (La Misère est Si Belle)

 

MehdiT
Passionné de hip-hop aux multiples casquettes, j’aime cette culture car elle fait bouger les choses. Si mon travail vous intéresse, contactez-moi via mes réseaux !