Autrefois, lorsque Internet, le piratage, le streaming, et le succès du Rap, n’avaient pas encore bouleversé la donne, la signature en Major représentait le Graal pour un artiste de Rap. Aujourd’hui, le contexte a changé, mais est-il toujours plus intéressant pour un artiste de se fier à une grosse major pour développer sa musique ? De PNL à Jul en passant par Naps, les exemples de réussite chez les indépendants sont légion. Retour sur une réalité pas si claire finalement. 

Les trois types de contrat

La mise à disposition d’un disque comprend trois étapes : la production, l’édition phonographique (incluant la fabrication), et la distribution. Contrairement à ce qu’imagine l’inconscient collectif, il n’y a pas deux types mais trois types de contrat principaux pour les artistes de Rap. D’après une professionnelle de la musique qui a travaillé près de 5 ans auprès d’une boite de distribution : “La différence c’est surtout entre les trois contrats types qui existent dans la musique. Le contrat de distribution, contrat de licence, contrat d’artiste. Contrat de distribution c’est un contrat entre un distributeur et un producteur ou un label.”. Par exemple, Jul a fondé le label D’or et De Platine, et il a signé un contrat de distribution chez Musicast / Believe. Il reste maître de son navire à 100 %. Dans le cadre de son contrat de distribution, Musicast ne prend en charge que la dernière étape : la distribution c’est à dire mettre le CD dans les bacs et chez tous les revendeurs, diffuseurs.

En ce qui concerne le contrat de licence. Booba par exemple a fondé un label baptisé 92i. En réalité il possède une licence chez Capitol Music France. En reprenant la même illustration, Damso a sorti “Ipséité” sur 92i / Capitol France. Dans ce cas, même si c’est uniquement technique et que tout dépend de la personnalité des hommes et des femmes en présence, Booba aura un peu moins de liberté et moins de revenus qu’un Jul, en théorie du moins (pour autant Booba a déjà raconté qu’Universal n’était pas très enthousiaste à sortir “Scarface” comme single à l’époque mais qu’il a toujours gardé le dernier mot sur sa direction artistique et sa stratégie, en s’entendant toujours bien avec une maison de disque qui a eu raison de lui faire confiance et lui laisser la main malgré leurs doutes). Dans ce cas, les membres du label sont maîtres du Master (de la bande-mère en quelque sorte), Booba reste propriétaire de sa musique et responsable de ses enregistrements etc… (C’est 92i qui paye le studio, les beatmakers etc…) mais la maison de disque gère l’édition phonographique, la distribution, la promotion. Booba leur cède en fait le droit d’exploiter commercialement sa musique pendant une période et sur un territoire définis par le contrat, le pourcentage encaissé par 92i dépend aussi du contrat.

Enfin il y a le cas des artistes qui sont signés en Major comme par exemple Kaaris qui fait les beaux  jours de Def Jam qui l’a signé après le succès phénoménal de son premier  album “Or Noir”. En théorie, c’est le contrat d’artiste, le contrat le plus contraignant pour un rappeur. Dans ce cas, la maison de disque prend en charge la production, l’édition phonographique (incluant la fabrication), la promotion, et la distribution ; elle peut avoir une main beaucoup plus ferme sur la direction artistique de l’artiste. Le rappeur est entouré d’une équipe, d’un chef de projet travaillant pour la maison de disque, la maison mets à disposition le studio, paye les beatmakers etc… Donc maître des deniers elle est maître du jeu et peut réclamer un pourcentage bien plus important puisque le rappeur n’a pas à investir de sa poche.

Tout ceci reste théorique et dépend énormément de la notoriété de l’artiste, de sa puissance de négociation et également de sa personnalité lorsqu’il s’agit de la direction artistique.

Le succès des indépendants

Depuis plusieurs années maintenant, certains artistes et labels se vantent d’évoluer en toute indépendance. Pour ne reprendre qu’un seul exemple, dans le premier extrait de son dernier album “A L’Instinct”, Naps se défend de vouloir signer sur une grosse Major :

“Tout l’monde voulait m’signer mais j’suis resté en indé’
L’industrie j’vais la saigner tout en restant dans l’secteur”

Cette prime à l’indépendance vient sans doute du fait qu’un artiste majeur de la scène Rap française a toujours évolué en indépendant. Il s’agit de Jul. Signé sur le label Liga One à ses débuts, il a fini par fonder son propre label “D’or et de Platine”. Signé en distribution uniquement chez Believe / Musicast, Jul a fasciné l’ensemble du monde de la musique grâce à ses chiffres de vente astronomique.

Entre 2014 et 2018, le prodige marseillais a sorti pas moins de 8 albums dans les bacs. Parmi ces albums, ceux qui ont eu le plus de “mal” à démarrer ont atteint au moins le disque de platine, quant à “My World” son album le plus vendu, il cumule à ce jour plus de 500 000 exemplaires écoulés tout support confondu. Et bien entendu on ne mentionne pas dans ce classement les albums “gratuits” qu’il sort régulièrement entre chacun de ses albums studio. Le phénomène Jul a poussé d’autres groupes à évoluer eux aussi en indépendant.

Deuxième grosse pointure chez les indés : le groupe PNL. Avant la sortie de leur classique “Le Monde Chico”, Ademo et Nos étaient parfaitement inconnus du grand public. Ils ont fait leur notoriété sans rien demander à personne et sans forcer la promotion à coup de gros billets. Autant Jul a introduit le son “ambiancé” en France, les deux frères du 91 ont introduit le cloud. Beaucoup de groupes aujourd’hui les ont suivi comme Djadja et Dinaz (à leur manière) ou DTF, mais la plupart des rappeurs parisiens comme Usky, Django ou encore PLK malgré leur énorme singularité se sont quand même inspirés des phases vaporeuses du 91. C’est en se réappropriant un style encore “peu” développé même aux US et en inventant un véritable univers que PNL est devenu incontournable.

En quelques mois, “Le Monde Chico” a été certifié double disque de platine. Pour leur deuxième album “Dans la légende“, Ademo et Nos ont sorti les grands moyens, et leurs deux visages s’affichaient en grand format dans le métro parisien. Résultat des courses, l’album a été certifié disque de diamant. Les deux frères sont chez QLF Records et signé en distribution chez Musicast. Pour eux il s’agit d’un véritable jackpot.

“Fuck vos interviews, j’aurais pu passer dans vos reportages de chiens”

PNL – TU Sais Pas

Pour la même professionnelle de la musique qui nous a expliqué les différents types de contrat, être un indépendant c’est  “être maître de sa stratégie, avoir des meilleurs pourcentages sur ses revenus tant au niveau du physique que le numérique, avoir le mérite de ” s’être fait seul ” sans passer par les circuits classiques”.

Et la fierté de s’être fait tout seul, n’est ce pas le sentiment qui caractérise le plus PNL ?

L’indépendance c’est avant tout un choix !

A l’ère d’internet et des réseaux sociaux, il est tout à fait possible de devenir une véritable star sans passer par les réseaux classiques. Effectivement, la professionnelle de la musique que nous avons rencontré nous a dévoilé que : “Oui je pense que ça a fortement joué car les artistes ont compris qu’ils pouvaient être maîtres de leur communication et que les réseaux sociaux devenaient leur propre média. Du coup, pour ceux qui savent se débrouiller tout seul ils n’ont pas forcément besoin de la puissance de frappe ou du réseau d’un label”. Avec les réseaux sociaux, il n’y a plus de filtre entre les fans et l’artiste. Ses réseaux deviennent ses principaux vecteurs de promotion. Il n’est plus obligé de s’exprimer par voie de communiqué de presse. Les journalistes Hip-Hop eux mêmes surveillent les réseaux sociaux des artistes pour dénicher les informations exclusives.

“Pour moi j’ai réussi si ma musique nous ressemble”

En revanche, l’indépendance ne réussit pas autant à tout le monde. Etre indépendant, cela signifie souvent qu’on l’on est en auto-production. Donc l’artiste en question et son équipe investissent eux mêmes pour les studios, les clips et bien entendu la promo. Un rappeur indépendant qui n’a pas voulu être cité a déclaré que Musicast / Believe qui représente la boite de distribution urbaine la plus dynamique de France propose des forfaits de quelques milliers d’euros à ses artistes pour assurer leur promo. Un artiste signé en Major en revanche ne devra jamais mettre la main à la poche. En cas de réussite en revanche il touchera moins qu’un indépendant. Flynt et quelques uns des indépendants les plus connus de Paris ont sorti un son à ce sujet :

En réalité, seuls les rappeurs qui revendiquent une liberté de ton absolue comme ces rappeurs du Nord de Paris, ou ceux qui disposent d’une fan base assez solide pour engranger les bénéfices sans risque, peuvent se permettre de rester indépendants. Un rappeur qui n’a pas le buzz suffisant ne pourra pas survivre en indépendance éternellement. Un clip vaut en moyenne 700 e (street clip) et peut coûter jusqu’à 5000 e pour un clip correct. Une bonne promotion vaut en moyenne 700 e et peut monter très haut elle aussi. Multiplier à cela par le nombre de titres à clipper et à promouvoir, en ajoutant le studio et le mastering, vous aurez un gouffre financier. L’indépendance ça se paie !

En revanche certains rappeurs regrettent d’avoir signé :

Résultat des courses !

Sur les dix meilleurs ventes d’album en 2017, seul PNL évolue complètement en indépendant. Damso est en licence, quant à Soprano, Orelsan et Niska, ils sont signés. Un conseil de notre professionnelle de la musique :  “De bien s’entourer, de ne pas hésiter d’aller rencontrer des labels, distrib ou éditeurs pour comprendre les rouages de l’industrie. Et d’être très présents sur les réseaux sociaux et d’être proche de son public, car de toutes façons, c’est le public qui décide.”

 

@le_z_de_ze_z #METOO je me suis pris une droite dans un aéroport. J'ai pas fait de prison ... Mais #BalancetonRappeur Mec !