mardi 11 août 2020

Kery James feat Féfé – Blues

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Kery James qui est le fer de lance du rap engagé et conscient le prouve une fois de plus. Celui qui avait sorti son album J’rap encore en Novembre 2018 nous offre le clip de son featuring avec Féfé Blues. Au vu des évènements récents qui ont relancé les débats sur le racisme au sein de la police, Kery James montre à quel point on a encore et toujours besoin de lui, lui qui est un véritable poète naturaliste dressant des constats d’urgence. Dans cette chanson, il décrit la condition d’une personne noire en France et c’est aussi véridique que glaçant.

Dans ce clip incroyable, on voit que Leïla Sy s’est encore surpassée, l’enjeu était de taille compte tenu du texte incroyablement fort de Kery James et de Féfé, mais le défi a été relevé. Le clip et la chanson se surélèvent afin de donner cet impact qui agit comme un coup de poing pour celui qui écoute la chanson et/ou visionne le clip. Dès le début on est plongé dans une ambiance sombre avec un jeu d’ombres et d’images. Des écrans noirs interviennent entre chaque image nous faisant penser directement au #blacklivesmatter. Les deux protagonistes sont habillés en blanc, leur sweat fait office d’écran de projection sur lequel passe des images illustrant les paroles des artistes. Un peu plus tard dans le clip ils apparaissent avec les bérets noirs et les blousons en cuir rappelant la tenue des Black Panthers de Malcom X qui prônaient la libération afro-américaine face à une Amérique ségrégationniste. On sent tout de suite l’aspect polémique et révolutionnaire du clip, mais malgré cela on n’est pas prêt à ce que l’on s’apprête à visionner.

Sur les sweats de Kery et Féfé on voit passer des images de représentations des noirs qui viennent de l’imagerie coloniale, un indigène sauvage qu’il faut civiliser, il est représenté avec un large sourire sur lequel apparaît largement ses dents car il est bêbête et une bouche très rouge ce qui renforce la caricature. Ils vont alors retracer l’histoire des noirs liés à la France, une histoire dont notre pays ne peut pas s’enorgueillir. En effet, les premiers actes par lesquels la France a décidé de lier son histoire à celle d’une partie de la population africaine a été par la colonisation, la déportation vers ses colonies et la mise en esclavage « Notre avenir s’est noyé à Gorée ». Les citoyens français sont d’abord vu par le prisme de leur peau et obtiennent un statut avec ce biais, les noirs français seraient donc des citoyens de seconde zone. Bien entendu, il y a des évènements par lesquels ils obtiennent leur légitimité comme lorsqu’ils gagnent la coupe du monde de football comme en 1998 ou en 2018, « Quand il ramène une coupe du monde un soir de juillet / Là l’homme noir est français », à ce moment là (pour reprendre une expression du racisme complaisant) la France devient « black, blanc, beur ».

On y voit également des images de violences policières  qui concernent directement les jeunes hommes de couleur noire, car comme on le sait le racisme est systémique dans la police et ces jeunes hommes sont 60% fois plus contrôlés que les autres « Encore un petit frère buté par les condés / La haine de l’homme noir ne sera jamais démodé ». Des contrôles qui tournent mal il y en a plein, on peut rappeler pour n’en citer qu’une poignée, Zyed & Bouna morts dans un transformateur électriques, les policiers qui souhaitaient les interpeller ne leur ont pas porté assistance, Théo sodomisé avec une matraque ou encore Adama Traoré étouffé sous le poids de trois gendarmes.  Féfé et Kery James déplorent le fait qu’il n’y ait aucune alternative, soit la personne noire est vue comme un citoyen de seconde zone soit elle est vue comme un trophée car il y a quelque chose à tirer d’elle « Etre dans la peau d’un noir en France (…) C’est être vu comme une sentence Ou pire exposé comme un trophée ». Ils décident alors de s’unir afin de se faire entendre, de se rendre visible, « Un blues pour briser le silence / Celui des larmes qu’ont jamais compté ». Cela rejoint le mouvement Black Lives Matter qui dit que la vie des noirs compte, tout comme leurs voix comptent, tout comme leurs sentiments, ce n’est pas une justification c’est une réponse à ceux qui considèrent que ce n’est pas le cas car évidemment que cela va de soi. Avant d’être taxé de raciste anti blanc (bien que cette notion soit dénuée de sens) Kery est obligé d’affirmer que cette position qu’il prend n’est pas en opposition envers l’homme blanc « J’n’aurais jamais la haine comme l’homme blanc » mais plutôt une réaffirmation de soi face à une histoire raciste, colonialiste et à un système qui est la résultante de tout cela. Il revient sur des polémiques actuelles qui montrent bien qu’il y a un problème qui perdure encore et toujours, lorsque H&M fait porter au petit mannequin noir un tee shirt avec écrit je suis le singe le plus cool de la jungle, « Un flingue dans la main, j’suis pas le plus cool de la jungle » ou lorsque les employés du slip français mettent des vidéos sur les réseaux d’une de leur soirée où ils sont grimés en noir « J’suis moins drôle qu’un blackface ». Kery veut montrer par là que l’image du bon petit noir qui amuse la galerie, qui chante et qui danse est problématique car il ne peut pas avoir des qualités intellectuelles mais seulement des qualités physiques ou artistiques, cela vient de l’époque coloniale et ce sont des préjugés racistes « On est pas bon qu’à faire le moonwalk, à chanter des single ». On ne peut pas rire du blackface car cela vient du XIXème siècle aux Etats-Unis lorsque les comédiens se peignaient le visage pour caricaturer les personnes noires, les personnages étaient hypersexualisés, idiots et lâches. Les cris de singes sur les stades de foot rappellent également pourquoi H&M ne peut pas associer le slogan du singe le plus cool à un mannequin noir. Kery montre que les noirs sont des êtres à part entière avec leur compte de douleur et de peine et ce encore aujourd’hui, il rappelle les migrants qui meurent tous les jours afin d’atteindre le continent européen « La méditerranée est devenue un cimetière / Combien de Gassama noyés dans les mers » ou encore l’esclavage en Libye « Le bonheur s’fait rare comme un rubis / Demande à un noir qui finit esclave en Libye ». 

A la fin du clip, Kery James explique la manière dont il choisi de lutter contre ces problématiques qui est, bien entendu par le biais de son art mais également de l’éducation. En effet, par le biais de la bourse ACES (apprendre, comprendre, entreprendre et servir) qu’il a créé, il offre des sommes d’argent pour financer les études supérieures de jeunes en difficultés financière mais également pour financer du soutien scolaire. Merci.